Géopolitique 21 sept. 2026 · Vincent Barret · 16 min de lecture

Washington n'a plus que de mauvaises options dans le Golfe

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Six mois après le début de la guerre, l'Iran et ses alliés houthis tiennent deux détroits à la fois. Les victoires militaires américaines n'ont pas suffi à rétablir l'ordre d'avant.

Les États-Unis gagnent presque chaque engagement, mais la guerre qu'ils ont déclenchée le 28 février leur échappe sur le plan stratégique.

Le détroit d'Ormuz reste largement fermé, l'oléoduc saoudien de contournement est à l'arrêt, et les Houthis contrôlent désormais la côte yéménite de la mer Rouge. Quatre navires de marchandises ont traversé le détroit d'Ormuz dans le golfe Persique jeudi 17 septembre, contre six la veille et en dessous de la moyenne sur 10 jours d'environ 16, selon des données préliminaires sur le transport maritime publiées vendredi 18 septembre.

Le Brent daté est monté à 113,48 dollars le 9 septembre, selon l'Agence internationale de l'énergie. Washington doit maintenant choisir entre entériner un levier iranien sur le passage, et le contester au prix d'une escalade dont personne ne maîtrise l'ampleur.

Un mémorandum enterré, un blocus rétabli

Depuis les frappes américano-israéliennes de la fin février, le détroit est de fait fermé au trafic, ce qui a plongé les marchés de l'énergie dans la crise. Le 17 juin, Donald Trump et le président iranien Masoud Pezeshkian avaient signé un mémorandum. Il prévoyait la levée du blocus naval américain et un passage sécurisé et gratuit pour les navires pendant soixante jours, la gestion future du détroit étant à définir par l'Iran avec Oman et les États du Golfe.

L'accord n'a pas tenu. Le blocus des ports iraniens a repris le 14 juillet, après une série d'attaques contre des navires marchands et de nouvelles frappes américaines.

Depuis, la diplomatie tourne autour d'un arrangement négocié par Mascate. Il prévoit un couloir d'entrée passant par les eaux iraniennes et un couloir de sortie situé pour l'essentiel dans les eaux omanaises.
Téhéran répète que ce dispositif ne signifie pas la réouverture complète du détroit. Le cadre juridique omanais prévoit un paiement volontaire en échange de services de sécurité de navigation et de protection de l'environnement.

Tout se joue sur ce mot, « volontaire ». Le droit de la mer interdit les péages dans un détroit international, mais autorise des redevances pour des services effectivement rendus. Or l'administration américaine réclame une liberté de navigation totale, sans péage ni autorisation préalable de l'Iran.

Ce qui est facultatif aujourd'hui peut devenir une condition d'accès demain, et c'est précisément ce que redoutent Washington et les armateurs.

Le piège d'une négociation sans les Américains

Le dossier s'est encore compliqué ces dernières semaines. La réunion prévue à Salalah le 14 septembre entre l'Iran, l'Irak et les pays du Conseil de coopération du Golfe a été reportée. L'Arabie saoudite en a demandé le report et Bahreïn s'y opposait. Les États-Unis n'étaient pas conviés.

Selon CNN, des responsables américains ont fait savoir en privé à leurs partenaires du Golfe qu'ils souhaitent recentrer toute négociation avec Téhéran sur le nucléaire plutôt que sur la réouverture du détroit. Donald Trump avait même menacé de bombarder Oman si le sultanat « se mettait en travers ».

Cette configuration met Washington devant un dilemme.

Accepter l'arrangement reviendrait à institutionnaliser, sous couvert de gestion technique, un contrôle iranien sur l'un des principaux points de passage énergétiques du monde.

Le refuser conduit à maintenir la coercition, avec le risque d'une confrontation navale de plus en plus difficile à contenir.

Rien n'indique que l'Iran soit prêt à abandonner sa position. Son porte-parole des Gardiens de la révolution présente le détroit comme une source de puissance liée à la géographie du pays, qu'il entend exploiter.

Le président du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, a fixé les conditions d'une réouverture : libération des avoirs gelés à l'étranger, levée des sanctions sur ses hydrocarbures et fin du blocus naval américain.

Après les échanges de tirs de début septembre, il a aussi déclaré que l'ère des « ripostes proportionnées » était révolue.

L'Iran est pourtant sous forte pression. Mais la souffrance économique n'a pas produit de capitulation, et la géographie ne change pas sous la pression militaire.

Des succès opérationnels sans résultat stratégique

Les Américains escortent des pétroliers, ont déminé la zone et détruisent des moyens navals iraniens. Ils y parviennent, mais le trafic reste une fraction de son niveau d'avant-guerre.

Début août, huit navires seulement traversaient le détroit dans une journée, contre environ 130 avant le conflit. Le 14 septembre, Kpler n'en dénombrait que quatre pour le commerce de matières premières. Dans le même temps, les stocks mondiaux observés ont perdu 507 millions de barils depuis février.

L'effort a un coût. Selon Bloomberg Economics, au moins 28 navires de guerre ont tourné sur le blocus depuis le 14 juillet, pour plus de 2 milliards de dollars de coûts d'exploitation, soit de l'ordre d'un milliard par mois, sans compter les escortes de pétroliers.

La part exacte de la flotte mobilisée est moins nette : l'Atlantic Council l'évaluait à 15 % de la flotte américaine déployée en avril, et les chiffres plus élevés qui circulent restent à confirmer.

Or un blocus est un moyen, non une stratégie. Le régime est toujours en place, le dossier nucléaire reste ouvert et l'Iran conserve ses capacités balistiques et de drones.

L'Arabie saoudite, prisonnière de la géographie

Riyad paie le prix de cette impasse. En février, le royaume exportait 6,4 millions de barils par jour par Ormuz et seulement 0,8 million par d'autres routes. Son alternative, l'oléoduc Est-Ouest vers Yanbu, offre une capacité d'environ 7 millions de barils par jour, soit près de 35 % des flux normaux d'Ormuz.

Cette soupape est aujourd'hui menacée. Une attaque attribuée à des acteurs alignés sur l'Iran en Irak a mis l'oléoduc hors service, et les chargements à Yanbu ont été suspendus. La raffinerie de Jazan, d'une capacité de 400 000 barils par jour, a également été endommagée.

Le repli par le pipeline SUMED et le cap de Bonne-Espérance alourdit le coût de transport d'environ 9 dollars le baril.

Le royaume se retrouve en position de faiblesse pour discuter avec Téhéran, qui exigera un prix : concessions politiques, garanties de sécurité, inflexions de la politique régionale saoudienne.

Mais le report de Salalah, obtenu à la demande de Riyad, montre que le pouvoir saoudien cherche encore à empêcher une institutionnalisation du levier iranien plutôt qu'à s'y rallier.

Les Houthis, nouvel acteur majeur

Le second verrou se joue au sud. Les combats ont repris en juillet, lorsque les Houthis ont déclaré un blocus des navires saoudiens en mer Rouge, en réponse au blocus saoudien des ports yéménites.

La semaine dernière, ils ont pris le contrôle effectif de toute la côte yéménite de la mer Rouge, dont le port de Mokha, ainsi que de l'île de Perim, à l'entrée du Bab el-Mandeb. Ils ont aussi lancé un drone vers La Mecque et tiré des missiles sur d'autres villes du royaume.

La prise de contrôle par les Houthis de la ville portuaire de Mokha, de la majeure partie du littoral yéménite de la mer Rouge et de plusieurs îles stratégiques de cette mer leur permet de perturber et de bloquer le trafic maritime via le détroit de Bab el-Mandeb.

Cette porte d'entrée vers la mer Rouge a toujours constitué un point de passage maritime crucial pour le commerce mondial, le transit par le canal de Suez reliant l'Asie à l'Occident (les recettes de péage associées assurant la prospérité de l'économie égyptienne).

Son importance s'est accrue lorsque l'Arabie saoudite a cherché à contourner le contrôle iranien sur le détroit d'Ormuz en redirigeant ses exportations de pétrole via son oléoduc Est-Ouest vers la mer Rouge.

Le prince héritier Mohammed ben Salmane a appelé Donald Trump à deux reprises pour obtenir des frappes contre le groupe, ce que le président a refusé. Le commandant du Centcom s'est rendu à Riyad pour coordonner un soutien sans engagement militaire direct.

C'est dans ce contexte que Reuters a révélé une réunion à l'ambassade américaine de Mascate. Les Houthis y ont assuré n'avoir aucune intention d'attaquer des navires américains et rester attachés au cessez-le-feu de 2025. Selon une source yéménite, ils n'attaqueraient ni navires israéliens ni navires commerciaux, à l'exception des navires saoudiens.

En contrepartie, l'administration Trump s’est engagée de ne pas frapper les territoires contrôlés par les Houthis ni de soutenir les forces soutenues par l'Arabie saoudite, en échange de quoi les Houthis maintiendraient le détroit de Bab el-Mandeb ouvert à la navigation maritime, selon Reuters.

Il ne faut pas confondre cette retenue avec de la modération. Les Houthis ont obtenu la capacité de menacer l'un des plus importants points de passage maritimes du monde, tout en cherchant une forme de légitimité internationale.

Leur intérêt immédiat est de rassurer les marchés et d'éviter une coalition contre eux. Leurs demandes de fond, la levée du blocus saoudien des ports et aéroports et l'arrêt des opérations militaires, restent inchangées.

Les rebelles exigent de Riyad des concessions, notamment le paiement des salaires dans les zones contrôlées par les Houthis, l'accès des militants aux revenus pétroliers du Yémen et la libre circulation dans les ports et aéroports contrôlés par les rebelles.

Cela laisse Riyad, qui considérait les exigences des Houthis comme une forme d'extorsion, face à la question de savoir s'il devait intensifier les tensions et risquer de nouvelles attaques houthies contre ses installations pétrolières ou s'il devait plaider en faveur d'une nouvelle trêve.

« Riyad est confrontée à un dilemme politique », a déclaré Firas Maksad, directeur général Moyen-Orient du groupe Eurasia au Financial Times. « Elle ne peut céder aux exigences croissantes des Houthis sous la pression militaire, mais elle ne peut pas non plus se permettre une escalade qui déboucherait sur une guerre sur deux fronts et qui pourrait lui coûter la moitié de la production d'Aramco. »

Le dilemme yéménite de Washington

Les États-Unis doivent distinguer trois objectifs : démontrer leur soutien à l'Arabie saoudite, dégrader les capacités houthies, mettre réellement fin au conflit.

La puissance militaire peut atteindre les deux premiers. Le troisième est incertain. Frapper les Houthis n'a jamais éliminé leur capacité ni leur volonté de combattre, et exposerait les bases et navires américains à des représailles.

D’ailleurs, en mars 2025, les Etats-Unis ont lancé une campagne d’un mois avec 1000 frappes sur les Houthis et cela n’a pas changé structurellement leurs capacités offensives, comme on l’observe aujourd’hui.

Par ailleurs, Trump est confrontée à des élections de mi-mandat cruciales et est parfaitement consciente que la flambée des prix de l'essence nuira au soutien des Républicains. *

En outre, il fait également face à l’épuisement des stocks d’intercepteurs sol-air tels que les Patriot et les THAAD, et ouvrir un nouveau front face aux Houthis engendrerait une dispersion de ses ressources navales.

Cela laisse penser que les États-Unis sont de plus en plus conscients des limites de ce qu'ils peuvent accomplir par la force militaire. Les Houthis sont des adversaires particulièrement coriaces.

Ils combattent, de façon intermittente, depuis plus de 20 ans. Avec l'aide de l'Iran, ils ont survécu aux assauts de nations bien plus riches et dotées d'armées bien mieux équipées, notamment l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, les États-Unis et Israël.

Les Houthis, à l'instar des talibans en Afghanistan, ont parfois été considérés comme de simples fanatiques. Mais une comparaison simpliste de leur équipement militaire ne suffit pas à comprendre toute la réalité. Comme les talibans, les Houthis bénéficient d'une forte motivation et d'une connaissance approfondie du terrain, ce qui les rend indomptables.

De plus, cela pourrait pousser à réduire voire annuler le blocus naval face à l’Iran, et affaiblir la capacité américaine à aider les tankers à traverser le détroit d’Ormuz.

Frapper l'Iran en réponse aux attaques yéménites provoquerait une riposte de Téhéran sans régler le problème initial, car l'Iran soutient les Houthis mais ne commande pas chacune de leurs décisions.

En effet, si l'offensive houthie a eu un impact majeur sur le front iranien, la guerre au Yémen présente une dynamique propre. L'Arabie saoudite a déclenché la dernière vague de combats en juillet en bombardant l'aéroport de Sanaa, et les affrontements s'étaient intensifiés depuis plusieurs mois.

Le risque majeur est celui d'une jonction des deux théâtres. Une campagne américaine visant l'infrastructure énergétique iranienne pourrait faire du Bab el-Mandeb un second front, avec deux détroits tenus en otage simultanément.

Durant son premier mandat, Trump a conclu à l'invincibilité des talibans et a négocié l'accord de paix qui a finalement conduit au retrait honteux des troupes américaines de Kaboul en 2021. Le président américain doit désormais choisir entre affronter les Houthis et l'Iran, ou bien, une fois de plus, limiter ses pertes.

Alors que les États-Unis sont désormais embourbés dans une guerre qui dure depuis des mois avec l'Iran, ce qui impose un fardeau considérable à leurs forces, les analystes estiment qu'une intervention directe de Washington est encore moins probable.

Ainsi, le problème central auquel est confrontée l'administration américaine n'est pas le manque d'options militaires, mais l'absence d'une stratégie de sortie claire et réalisable.

Le président Trump semble hésiter entre deux possibilités très différentes : la reprise du dialogue avec Téhéran et la menace d'une intensification spectaculaire de la campagne militaire.

Cette tension reflète le problème fondamental auquel Washington est désormais confronté : aucune des deux voies n'offre d'issue facile. Le statu quo actuel est de plus en plus difficile à maintenir. Les États-Unis ont remporté d'importants succès tactiques dans et autour du détroit d'Ormuz, et l'administration affirme que les forces américaines exercent désormais un contrôle effectif sur les principales voies de navigation.

Mais ces succès opérationnels n'ont pas permis de trouver une solution stratégique. Les prix de l'énergie restent élevés, l'activité iranienne se poursuit et l'expansion de la campagne des Houthis contre l'Arabie saoudite ajoute une source de pression supplémentaire sur les marchés énergétiques régionaux.

L'escalade, cependant, pose ses propres problèmes. Le président Trump comprend les énormes implications politiques et militaires d'un déploiement de forces terrestres américaines en Iran. Mais l'intensification de la campagne aérienne ne suffira probablement pas, à elle seule, à obtenir la capitulation iranienne.

Il est plus probable que Téhéran réagisse par une escalade ailleurs dans la région, surtout si les dirigeants iraniens estiment que la survie du régime est en jeu. Cette question prend une importance accrue à l'approche des élections de mi-mandat aux États-Unis.

Trump a insisté à plusieurs reprises sur le prix de l'énergie et a publiquement reconnu que le règlement du conflit iranien pourrait prendre plus de temps que prévu.

L'administration est donc confrontée à une réalité stratégique délicate : Washington dispose d'une supériorité militaire, mais cette supériorité ne garantit pas automatiquement un résultat politique acceptable.

Ce même dilemme se pose de plus en plus au Yémen. Washington a tout intérêt à soutenir l'Arabie saoudite, l'un de ses principaux partenaires régionaux, d'autant plus que les attaques des Houthis menacent les infrastructures saoudiennes et les flux énergétiques mondiaux.

Parallèlement, l'administration a des raisons compréhensibles d'éviter de s'enliser dans une nouvelle campagne militaire potentiellement sans fin contre les Houthis.

Washington se retrouve donc face à un véritable dilemme stratégique : se retirer a des coûts pour l’Arabie saoudite et la crédibilité des États-Unis, mais une intervention militaire sans stratégie durable et sans fin politique réalisable pourrait entraîner des coûts encore plus élevés.

Ce défi devient encore plus intense étant donné que l’administration actuelle, et le président Trump en particulier, ne sont pas connus pour leur patience face à des campagnes militaires prolongées et ouvertes qui ne produisent pas de résultats rapides et visibles.

D'ailleurs, selon le New York Times, Donald Trump a annulé les frappes aériennes américaines contre les Houthis du Yémen, revenant sur sa décision de dernière minute après avoir déjà décidé de les mener dimanche, les commandants ayant approuvé des listes de cibles et des troupes chargeant des bombes sur les avions de guerre américains alors que l’opération à grande échelle allait commencer.

Trump avait déclaré à ses conseillers mercredi 16 septembre qu’il n’était pas favorable aux frappes, puis a ordonné au Pentagone de les préparer après que le prince héritier Mohammed Ben Salmane l’ait rappelé d’urgence jeudi 17 septembre, puis s’est retiré dimanche 20 septembre.

La plupart de son cercle rapproché étant opposé à l’ouverture d’un nouveau front compte tenu de la pression que la guerre en Iran a exercée sur l’armée américaine. C’est la troisième fois que MBS demande à Trump de frapper les Houthis ce mois-ci.

C'est pourquoi la question essentielle n'est pas de savoir ce que fera le président Trump ensuite, mais ce qu'il souhaite obtenir en définitive. Les négociations sont des outils. Les frappes militaires sont des outils. Les pressions économiques sont des outils. Aucun de ces moyens ne constitue une stratégie à lui seul.

Si l'objectif est l'effondrement du régime par la pression économique, Washington doit se demander si cela est réaliste compte tenu du calendrier envisagé par l'administration, et quelles seront les réactions de l'Iran face à l'intensification de la pression. Un régime qui se sent menacé dans sa survie risque de devenir plus dangereux, et non plus conciliant.

Et si l'objectif est un règlement négocié, Washington doit déterminer le résultat qu'il est prêt à accepter et les compromis nécessaires pour y parvenir. La rhétorique de plus en plus incisive de Trump doit donc être perçue moins comme la preuve que Washington a arrêté sa décision que comme le reflet du dilemme stratégique auquel l'administration est confrontée.

Les États-Unis peuvent continuer à remporter des succès militaires tactiques. Mais les prix du pétrole restent élevés, la confrontation avec l'Iran se poursuit, la menace houthie s'étend et la question nucléaire iranienne demeure irrésolue.

Le défi pour Washington n'est plus de démontrer sa capacité à imposer des coûts à l'Iran, mais de définir le résultat politique que ces coûts sont censés produire.

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