Le Pentagone cherche une IA pour lire le ciel en temps réel
D'après le site spécialisé sur la défense, Defense News, ma Defense Innovation Unit, bras d'innovation commerciale du Pentagone, a lancé un appel d'offres pour développer une intelligence artificielle capable de fusionner en temps réel les données de capteurs multiples et d'identifier les menaces spatiales et balistiques.
Ainsi, l'IA s'impose comme brique centrale de la défense antimissile américaine, dans le sillage du programme Golden Dome et des conflits en Ukraine et en Iran.
L'appel d'offres, publié par la Defense Innovation Unit (DIU) et dont la date limite de soumission est fixée au 24 septembre, porte sur un projet baptisé « Space Threat Intelligence Synthesis Engine ».
L'objectif affiché est de développer des outils logiciels fondés sur l'intelligence artificielle capables de transformer des données de capteurs fragmentées en une compréhension continuellement actualisée des menaces spatiales et balistiques, suffisamment rapide pour orienter des décisions opérationnelles.
En effet, les outils existants peinent aujourd'hui à distinguer des objets rapprochés, à suivre des menaces émergentes et à maintenir à jour leurs modèles de menace.
La solution recherchée devra ingérer et fusionner des flux massifs de données multisources, vidéo en direct, imagerie satellite, données radar et de capteurs, données géospatiales et rapports de renseignement classifiés, pour en tirer, par corrélation croisée automatisée, des schémas cachés, des relations opérationnelles complexes et des comportements de menace prédictifs, au-delà de ce que peut produire l'analyse humaine seule.
Conçu autour de standards ouverts, le système devra mettre à jour en continu les modèles de performance des systèmes d'armes et produire deux types de résultats distincts : des visualisations lisibles par des opérateurs humains en première ligne, et des interfaces machine-à-machine à faible latence capables de piloter des flux de travail automatisés de commandement et de contrôle.
Les exigences de performance donnent la mesure de l'ambition technique du projet. Le DIU vise un système open source avec une latence maximale de cinq secondes entre l'arrivée d'une donnée et l'affichage du résultat, deux secondes étant la cible privilégiée, pour un débit de 20 à 30 mégaoctets par minute, avec des pointes pouvant atteindre 5 gigaoctets par minute.
Les critères de différenciation retenus par le Pentagone incluent également la capacité à générer ou exploiter des données synthétiques et des simulations pour évaluer des scénarios de menace actuels ou futurs, ainsi qu'une capacité démontrée à valider les performances du modèle face à des cas de test représentatifs et à des jeux de données de référence.
Un besoin né sur les champs de bataille d'Ukraine et d'Iran
Le contexte qui motive cet appel d'offres est directement lié à l'évolution récente des conflits armés.
Face à la multiplication des missiles et des drones observés dans des conflits comme ceux opposant l'Ukraine à la Russie et Israël et les Etats-Unis à l'Iran, l'intelligence artificielle est de plus en plus perçue comme un partenaire indispensable pour des opérateurs humains submergés d'informations.
La défense antimissile en temps de guerre implique en effet de composer avec des projectiles à très grande et moyenne vitesse (missiles balistiques, hypersoniques, drones), des délais de décision extrêmement courts, et des données de capteurs souvent peu claires ou contradictoires, un défi qui dépasse la capacité de traitement humaine dans les scénarios de saturation.
La pénurie persistante d'intercepteurs coûteux, à l'image du système de défense aérienne Patriot, ajoute une dimension économique et opérationnelle à l'équation.
Lorsque les munitions disponibles sont limitées, les opérateurs doivent pouvoir décider rapidement et avec précision quand et où les déployer, ce qui suppose une capacité de caractérisation et de priorisation des menaces bien plus rapide que les outils actuels.
Selon le média spécialisé sur la défense américaine, Stars and Stripes, les États-Unis ont consommé tellement de munitions pendant le conflit iranien qu'ils font désormais face à des pénuries, aggravées par des goulets d'étranglement dans leur base industrielle qui limitent leur capacité de réapprovisionnement, ont déclaré des responsables militaires à l'agence de surveillance du Pentagone.
Les préoccupations et les efforts déployés pour reconstituer les stocks ont été décrits dans un rapport de l'inspecteur général du ministère de la Défense, mandaté par le Congrès, qui est le premier de l'agence à détailler les coûts et les conséquences de la guerre contre l'Iran pour le ministère de la Défense, le département d'État et d'autres secteurs du gouvernement fédéral.
Les principaux obstacles rencontrés concernent la production de moteurs de fusée à propergol solide, la disponibilité d'explosifs et de propergols de haute qualité et le recrutement d'une main-d'œuvre qualifiée dans le secteur manufacturier, indique le rapport.
Par ailleurs, au 29 juin, les munitions utilisées représentaient 22,3 milliards de dollars sur les 33,4 milliards de dollars estimés par le Pentagone pour le coût de la guerre à ce moment-là.
D'ailleurs, l'armée américaine a déployé jusqu'à 70 intercepteurs de défense aérienne haut de gamme la semaine dernière lorsque l'Iran a lancé une attaque de missiles contre la Jordanie, ont déclaré des responsables américains et régionaux au fait de la situation au Wall Street Journal, une dépense considérable qui souligne la capacité accrue de l'Iran à cibler les forces américaines et à mettre à l'épreuve les défenses aériennes américaines.
Les États-Unis ont également tiré plus d'une douzaine d'intercepteurs THAAD, a indiqué l'un de ces responsables. Ce déploiement est comparable aux dépenses américaines en une semaine complète lors d'autres épisodes de ce conflit, a précisé un autre responsable au Wall Street Journal.
Ces échanges ont montré comment les calculs de défense aérienne peuvent favoriser l'attaquant et comment l'Iran a adapté ses attaques pour forcer les États-Unis à gaspiller de précieuses munitions.
La nature de l'attaque a rendu sa riposte plus difficile. L'Iran a ciblé les troupes américaines avec des ogives qui se fragmentent en un plus grand nombre de projectiles à mesure qu'elles approchent de leur cible, ont indiqué les responsables.
Les défenses n'ont pas tout empêché. Bien qu'aucun soldat n'ait été tué lors de l'attaque de la semaine dernière , l'Iran est parvenu à toucher des avions de chasse et d'autres aéronefs sur la base aérienne de Muwaffaq Salti en Jordanie, a déclaré un responsable.
La guerre en Iran a épuisé les stocks américains d'intercepteurs de missiles et d'armes offensives de haute précision. Selon le Wall Street Journal, les stratèges militaires craignent que l'envoi précipité de munitions au Moyen-Orient par les États-Unis n'ait amoindri leur capacité à se défendre contre les menaces potentielles de la Chine et de la Russie.
Toute perspective d'escalade des combats inquiète les alliés des États-Unis dans le Golfe persique. Ils sont préoccupés par la diminution de leurs propres stocks après avoir repoussé des milliers de tirs de missiles et de drones iraniens durant plus de six mois de guerre.
Cependant, le réapprovisionnement des stocks d'armes transférés depuis des pays comme le Japon, la Corée du Sud et l'Allemagne pourrait prendre des années, créant ainsi des failles dans le dispositif militaire mondial américain, même si les responsables militaires occidentaux n'estiment pas qu'une attaque de grande envergure de la Chine et de la Russie soit imminente, ont indiqué des sources officielles au Wall Street Journal.
Outre les intercepteurs Patriot, les stocks d'autres armements basés en Europe ont été considérablement réduits, notamment ceux des missiles de précision et des roquettes guidées, ont ajouté les autorités. Les intercepteurs antimissiles THAAD et les systèmes antidrones MEROPS ont également été transférés d'Europe vers le Moyen-Orient, diminuant encore davantage les approvisionnements sur le continent.
Incapable d'obtenir des concessions de l'Iran par la force militaire, Trump recourt à la pression économique. Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a déclaré que cette nouvelle stratégie permettrait d'éviter, du moins à court terme, un retour aux hostilités avec l'Iran.
Cependant, des responsables arabes et d'anciens responsables américains affirment que des sanctions économiques punitives pourraient inciter Téhéran à riposter militairement contre leurs infrastructures vulnérables. Cela pourrait mettre à l'épreuve le stock décroissant d'intercepteurs antimissiles américains.
« L’Iran a le pouvoir d’agir », a déclaré Daniel Shapiro, ancien responsable du Pentagone sous l’administration Biden et chercheur principal au think tank Atlantic Council au Wall Street Journal. « Il est certainement prêt à encaisser d’énormes souffrances, mais il dispose également des moyens de nous infliger des souffrances, ainsi qu’à l’économie mondiale. Et ces moyens impliqueront vraisemblablement des actions militaires auxquelles les États-Unis seraient presque certainement contraints de répondre. »
Un appel d'offres inscrit dans l'écosystème d'acquisition rapide du DIU
Sur le plan procédural, cet appel d'offres s'inscrit dans le mécanisme de la Commercial Solutions Opening (CSO), l'outil que le DIU a mis au point dès 2016 pour attribuer des contrats de prototypage via l'Other Transaction Authority (OTA), un cadre juridique qui s'affranchit des lourdeurs classiques de la réglementation fédérale des achats (FAR).
Ce mécanisme permet au DIU de sélectionner des solutions commerciales existantes, adaptables à un besoin de défense en douze à vingt-quatre mois, avec des délais d'attribution pouvant descendre à 60-90 jours.
Le DIU dispose d'un budget de 979 millions de dollars pour l'exercice fiscal 2026 et a déjà attribué plus de 450 contrats de prototypage depuis sa création, pour un montant cumulé d'environ 1,7 milliard de dollars.
Une pièce du puzzle plus vaste du programme Golden Dome
Ce projet DIU s'inscrit dans un contexte budgétaire et stratégique bien plus large, celui du programme Golden Dome, le bouclier antimissile annoncé par l'administration américaine pour intercepter les missiles balistiques, de croisière et hypersoniques, dont le coût est désormais évalué à environ 185 milliards de dollars.
Le volet acquisition de ce programme s'appuie sur le contrat-cadre SHIELD (Scalable Homeland Innovative Enterprise Layered Defense) piloté par la Missile Defense Agency, un véhicule à commandes multiples plafonné à 151 milliards de dollars sur dix ans, auquel plus de 2 440 fournisseurs avaient déjà été approuvés en janvier 2026, parmi lesquels les grands industriels historiques (Northrop Grumman, Lockheed Martin, RTX, L3Harris) côtoient des start-ups de la défense (Anduril, Palantir) et des acteurs du spatial (SpaceX, Rocket Lab).
Le projet spécifique du DIU se distingue toutefois de la couche « command-and-control » plus large de Golden Dome, décrite par le général de l'US Space Force Michael Guetlein comme la « colle » reliant radars, capteurs et batteries antimissiles à travers les différentes armées.
Un chantier logiciel sur lequel Anduril et Palantir collaborent déjà, aux côtés d'acteurs plus discrets comme Aalyria Technologies, Scale AI ou Swoop Technologies.
Le « Space Threat Intelligence Synthesis Engine » se concentre pour sa part plus étroitement sur la couche de renseignement et de caractérisation des menaces en amont, plutôt que sur le pilotage des systèmes d'interception eux-mêmes, mais s'inscrit dans la même logique de fusion de données multisources par l'IA qui irrigue l'ensemble du programme.
Northrop Grumman a annoncé en juillet un partenariat avec la société spécialisée en IA Camgian pour intégrer l'intelligence artificielle dans des systèmes de défense aérienne et antimissile multi-domaines intégrés.
BAE Systems s'est de son côté associé à Scale AI pour développer des capacités de défense antimissile optimisées par l'IA.
Plus largement, les acteurs déjà engagés sur la couche logicielle de Golden Dome, Anduril, Palantir, Aalyria, Scale AI, Swoop Technologies, disposent d'un savoir-faire directement transposable à ce type d'appel d'offres.
Pour les investisseurs suivant le secteur de la défense-tech américaine, ce type d'appel d'offres, modeste en montant à ce stade, agit surtout comme un indicateur avancé : il confirme que l'intelligence artificielle appliquée à la fusion de capteurs et à la caractérisation des menaces devient un axe d'investissement prioritaire du Pentagone.